Carnet d’une Conflanaise – habitante du fleuve Témoignage de l’incendie du SIAAP et ses conséquences

Mercredi 3 juillet 2019

Je vis aux confins de Conflans, juste après la renommée Sente des laveuses. J’y habite depuis plus de 20 ans et, chaque jour passé, j’apprécie ce cadre si bucolique. Jusqu’à ce jour…
Une épaisse colonne de fumée noire apparaît à l’horizon. Le vent l’emporte vers Maison Laffitte. Les minutes passent et la fumée s’épaissit encore. J’entends enfin les sirènes des pompiers. Je devine qu’il s’agit du site de la SIAAP. Je ne sais pas ce qui brûle mais ce n’est pas un feu de bois. C’est la troisième fois en deux mois que je vois des feux se déclarer dans cette usine. Mon bateau est amarré juste en face.

Je suis inquiète et appelle très vite un ami qui travaille sur ce site. Il me rassure, il va bien, il n’y a pas de blessés mais de gros dégâts. Il me conseille de ne surtout pas utiliser l’eau de la Seine pour quoique se soit ni d’y être en contact. Ils ne maitrisent plus le filtrage des eaux usées… Des cuves en plastiques ont fondues et déversées du chlorure de fer, un produit toxique hautement corrosif. C’est grave. Il ne peut m’en dire plus, il doit rejoindre son équipe. Je partage cette information autour de moi.

Jusqu’à 22h00 des fumées moins denses émanent encore de l’usine. J’apprends le lendemain, qu’une centaine de pompiers ont été nécessaires pour maitriser l’incendie. C’est dire l’ampleur de la catastrophe.

Jeudi 4 juillet 2019

Le silence est d’or

Je cherche depuis hier soir des informations, un communiqué mais, ce matin encore, rien. Doit-on prendre des mesures particulières ? Gaëtan, un ami est inquiet. Il utilise l’eau de la Seine pour sa douche et ses WC. «J’ai bien un système de filtres mais je voudrais savoir s’il est suffisant. Ce matin, Le SIAAP ne répond pas au téléphone, et la mairie de Conflans ne sais pas, elle a entendu parler de l’incendie mais n’a pas plus d’informations. Je déconseille à Gaëtan d’utiliser cette eau et lui propose, ainsi qu’à sa compagne, de venir prendre des douches chez moi. Je suis sur le réseau d’eau de la ville. Mais il décline et me dit : «ça doit pas être si grave que ça, on nous le dirait, hein ?» je le regarde et ne peut retenir une moue dubitative.

Déconcerté par le silence des institutions, il décide de contacter la presse (Le Parisien et BFM) et de voir où en sont leurs investigations. Pour eux, il s’agissait juste d’un incendie, la curiosité les pique…
Le soir, nous sommes quelques amis et voisins sur le pont. On constate que l’eau du fleuve est vraiment noire, et même près des berges, on ne voit plus le fond.

Vendredi 5 juillet

La première chose qui me frappe au réveil, c’est l’odeur. La Seine sent vraiment mauvais.

A 7h45, une amie me textote : «C’est une catatrophe dans l’eau… les alvins et petits poissons remontent à la surface prendre de l’air et on a des poissons morts. Pas entendu les grenouilles ni les poules d’eau ce matin… On vient de poster un commentaire en attente de validation dans «l’écho républicain» qui en parlait !»

Je regarde par le hublot et je vois 1, puis 2, 3, puis 10… des poissons flottent. Je sors sur le pont, ma gorge se sert… la Seine étincelle des milliers de corps argentés. Ils sont des centaines, des milliers. Et puis ce silence… sans le croassement des grenouilles, le pépiement des poules d’eau, le cri des mouettes, rien aucun son, la nature s’est tue.
Au fil de la journée, la déprime s’installe en moi, elle ne me quitte plus. Je suis catastrophée par ce que je vois et encore plus par ce que je vois pas.

Enfin la presse et les institutions n’ont plus le choix, ils doivent communiquer. C’est par trop visible !
Le SIAAP : Rassurez-vous braves gens, rien d’alarmant, nous contrôlons la situation. Juste un manque d’oxygène d’une ou deux heures dans la Seine. Certaines pompes sont remises en état de marche «le taux d’oxygène dissous dans la Seine est redevenu propice à la vie piscicole»

Rrrrrhhhh ! C…d, ils sont tous morts !

Le traitement des eaux n’est pas aussi efficace que d’habitude mais ils n’ont pas le choix. Ils n’ont plus les moyens ni de filtrer autant, une partie des eaux est traitée par deux autres sites, ni aussi bien. Ils doivent relâcher une eau encore polluante. Je le vois bien, il y a comme une coulée marron sur la rive gauche. C’est presque discret puisque sans odeur !
Je rappelle mon ami au SIAAP, il s’inquiète de la météo. Il m’avoue qu’en cas de pluie, ce serait vraiment catastrophique.

Mon mari qui échange sur les réseaux avec un enseignant et formateur aux Métiers de l’eau (Eau, assainissement, environnement, acteurs de l’eau et Management QSE (Qualité, sécurité, environnement) nous écrit :
«De plus, l’eau de pluie qui ruisselle sur les toits, les rues est particulièrement chargée en polluants. Dans les égouts, elle peut entraîner les matières qui se sont déposées depuis la dernière pluie.»

«Sur Paris et sa région, l’eau de pluie va dans les égouts comme les eaux domestiques. Par temps de pluie il y a beaucoup plus d’eau et les capacités de la station peuvent être dépassées. Actuellement ils ont peu de marge de manœuvre pour faire face à un afflux d’eau à traiter»

Pas rassurant pour la suite tout cela.

Samedi 6 et dimanche 7 juillet

La mairie, les gendarmes, les pompiers, personne ne nous dit rien. Y’a quelqu’un ?
Même en en période de crue les services techniques et les pompiers passent nous voir pour nous recenser, nous conseiller et nous apporter de l’aide si nécessaire.

Ah si enfin, un seul arrêté municipal affiché sur les quais (à moitié visible) qui nous interdit, jusqu’au 31 juillet, de nous baigner. C’est une blague ?
Rien d’autre, aucune recommandation sérieuse pour une ville telle que Conflans, halte fluviale, capitale de la batellerie, avec ses habitants du fleuve, ses riverains ! Le fleuve est complètement pollué mais ça va passer.

Ce week-end l’odeur est encore plus forte. La pollution a eu raison des poissons les plus robustes, sandres, silures et anguilles.
Le samedi matin, le balai macabre de la nettoyeuse commence. C’est une barge équipée d’un tapis roulant et d’une benne. Deux hommes à l’avant poussent les poissons morts sur le tapis. Ils vont œuvrer trois jours de suite. Il vaut mieux faire ça ici, en amont de centre ville.

Des petites choses blanches sont apparues et flottent par millier. Je crois tout d’abord à des billes de polystyrène. Un voisin me détrompe ce sont des moules d’eau douce qui, une fois mortes, sortent des vases et remontent à la surface.
La vedette des pompiers passe près des berges et prend des photos où les cadavres s’amoncellent. Ils nous conseillent de ne pas y toucher un bateau dépêché par le SIAAP passera lundi matin nettoyer. En attendant, on retient sa respiration.

Sophie – Bateau Diva

3 commentaires

  1. Merci pour ce partage, Mme.
    Je suis à Conflans moi aussi, et regrette qu’il n’y ait pas eu plus de communication sur cette catastrophe :-/

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